Le film Rose de Markus Schleinzer, actuellement au cinéma, revient sur le destin d’une femme travestie en Prusse au lendemain de la guerre de Trente Ans. Fictif mais pétri d’inspirations historiques, ce drame au rendu imparfait invite à réfléchir sur l’histoire du genre.

Révélée ces dernières années au grand public pour ses rôles dans Anatomie d’une chute ou La Zone d’intérêt, l’actrice Sandra Hüller apparaît désormais en noir et blanc, et partiellement défigurée, dans le rôle-titre du film Rose. Elle a ainsi remporté l’Ours d’argent de la meilleure interprétation au festival de Berlin de 2026. Le long-métrage, signé Markus Schleinzer, suit l’histoire d’une femme travestie en homme qui revient de la guerre de Trente Ans (1618-1648) munie de documents dérobés à un compagnon d’armes tombé au combat. Parvenue dans un village protestant de Prusse (Allemagne actuelle) en se faisant passer pour lui pour toucher son héritage foncier, Rose parvient à s’y établir et à se marier, mais son secret est vite découvert.

Ayant travaillé en master sur les questions de genre dans les armées au XVIIe siècle, je ne pouvais qu’être intéressé par le scénario de Rose. Et en parler à l’aide de mon bagage d’historien.

Rose, « femme en pantalon »

Au contraire de films historiques sortis ces dernières années comme Le dernier duel de Ridley Scott ou Benedetta de Paul Verhoeven, Rose n’est pas l’adaptation à l’écran d’une affaire judiciaire en particulier, mais le résultat d’inspirations diverses.

Un nombre non négligeable de sources judiciaires de l’époque moderne attestent de pratiques de travestissement, notamment aux armées, et ce sont elles qui ont nourri l’imagination de Markus Schleinzer. L’historienne Sylvie Steinberg, qui a consacré sa thèse au travestissement dans la France de l’Ancien Régime, comptabilise 44 femmes qui se sont ainsi engagées comme soldats sous apparence masculine dans ce seul pays. Ce chiffre est sans doute en-dessous de la réalité puisque seules les personnes effectivement démasquées ressortent des sources. Souvent, plutôt qu’un désir de servir ou de défendre la patrie – on n’en est pas encore aux nationalismes du XIXe siècle –, c’est la misère qui semble avoir poussé ces femmes à tenter une carrière sous les drapeaux.

Un phénomène auquel le réalisateur semble avoir consacré beaucoup d’attention, disant avoir « exploré des centaines de trajectoires féminines à travers les siècles ». Un cas l’aurait inspiré particulièrement : celui de Catharina Margaretha Linck, dont la condamnation à mort en 1721 a fait l’objet d’une édition scientifique par Brigitte Ericksson, citée par des historiens comme John A. Lynn dans son étude sur les femmes aux armées à l’époque moderne. Comme le personnage éponyme de Rose mais un siècle plus tard, cette femme prussienne s’engagea en portant un habit masculin qu’elle garda après la guerre, urinait debout à l’aide d’une corne couverte de cuir, épousa une femme et finit par être démasquée et exécutée. Sa condamnation à mort fut prononcée pour le crime de « sodomie », terme qui désignait à l’époque toutes les pratiques sexuelles non reproductives – parmi lesquelles la pénétration d’une femme par une autre avec un tel outil.

Lors du procès montré en fin de film, le personnage de Rose dit avoir agi comme elle l’a fait car « on est plus libre en pantalon », manifestant un désir de liberté – y compris sexuelle –, loin de la place assignée aux femmes en son temps. Entre port des armes, mariage avec une femme, paternité (un temps inexpliquée) et autorité domestique – Rose lève plus d’une fois la voix contre son épouse et ses domestiques au cours du film –, le personnage apparaît comme s’efforçant de performer le genre masculin. Pourtant, si Rose cache sa féminité à ses interlocuteurs, elle n’apparaît jamais comme la remettant en cause intérieurement, comme un personnage transgenre : on parle bien ici d’une femme voulant jouir d’une liberté en tant que femme, le travestissement n’étant qu’un moyen.

Imposture queer

Par son intrigue centrée sur un personnage revenu de la guerre sous une fausse identité, le film rappelle un autre fait divers, comme le reconnaît d’ailleurs le réalisateur : l’affaire Martin Guerre.

En effet, en 1556, le village d’Artigat, dans le pays basque, avait vu l’arrivée d’un homme se présentant comme Martin Guerre, un habitant qui avait quitté la région huit ans plus tôt et qui s’était entretemps engagé comme soldat. Plusieurs années durant, cet homme, qui ressemblait au véritable Martin Guerre et connaissait des détails de la vie de ce dernier au point de duper certains de ses proches, vécut à Artigat avec l’épouse de Martin Guerre qui ne s’était pas remariée, et toucha l’héritage du père de ce dernier. Ce n’est qu’en 1560, au terme d’un procès à Toulouse où le véritable Martin Guerre fit une entrée très théâtrale, que l’individu, nommé en réalité Arnaud du Tilh et qui avait connu Martin Guerre aux armées, fut confondu et exécuté. L’affaire, consignée par l’un des magistrats, a depuis fait l’objet d’une étude minutieuse par l’historienne Natalie Zemon Davis puis d’un film de Daniel Vigne.

Il est aujourd’hui généralement admis que l’épouse de Martin Guerre, Bertrande de Rols, était consciente que l’imposteur n’était pas son mari : peut-être bien traitée par lui et heureuse, elle avait agi comme complice de celui-ci. De même, dans Rose, Suzanna, épouse du personnage principal, finit par comprendre la supercherie. En effet, « Monsieur », qui ne se montrait jamais nu et la pénétrait avec son faux organe reproducteur, doit un jour être déshabillé après une piqûre d’abeille, par sa femme et une servante. Si cette dernière finit par prendre la parole sur le sujet, Suzanna, dont l’enfant est donc forcément l’enfant d’un autre père, consent à mener une vie commune sous le signe du secret.

Alors, Rose, est-ce aussi une variation queer de l’affaire Martin Guerre ? Comme Martin Guerre, Rose est finalement condamnée à mort par un tribunal. Coupable d’usurpation d’identité, elle fait aussi, en pratique, et comme beaucoup de travestis jugés à l’époque selon Sylvie Steinberg, les frais de la circonstance aggravante que constitue le travestissement. Une pratique qui, à l’inverse, est plus souvent tolérée quand elle vise à se protéger de violences masculines, souligne l’historienne dans son étude sur le sujet.

Le film n’ignore d’ailleurs pas cette question : à son procès, Rose dit avoir confectionné son faux organe reproducteur pour pouvoir se mêler aux autres soldats quand « ordre » leur était donné de violer des ennemis pour montrer leur « supériorité ». Si les sources manquent pour confirmer que des « ordres » étaient bien donnés en ce sens, la violence sexuelle des gens de guerre est une réalité effectivement largement documentée pendant la guerre de Trente Ans, et dont des femmes voulurent se prémunir en se travestissant. Ironie du sort, un examen médical mené pendant le procès montre que Rose, enceinte, a elle-même été violée, un crime renforçant le caractère dramatique de l’intrigue et dont le film n’explique pas les circonstances.

C’est que le réalisateur assure avoir voulu parler de travestissement pour comprendre « les motivations profondes des existences [des femmes travesties] et ce qu’elles engagent », dans la « complexité » qu’implique cet acte plutôt que par « voyeuris[m]e ». Et d’ajouter que le film, qui se voudrait féministe, s’intéresse avant tout « aux choix, à leurs conséquences et à la souveraineté sur son propre récit ».

Sobriété et onirisme

Derrière son propos engagé et son intrigue située dans un passé assez lointain, le réalisateur a fait le choix d’un noir et blanc qui « ne simplifie pas l’image, il la transforme et instaure un nouvel ordre : la lumière devient matière, les visages et les corps deviennent paysages, les hiérarchies visuelles s’effacent », affirme-t-il.

De quoi mettre en valeur les nombreux – et beaux – plans centrés sur les paysages forestiers et vallonnés de cette Prusse sauvage, traversés d’animaux ou d’humains déguisés en animaux (carnavals ?), et souligner la confusion entre le réel et l’irréel, entre les aspirations de Rose à la liberté et la dureté du monde qui l’entoure. Tout cela ne va pas sans quelques artifices, comme la voix un peu trop présente d’une narratrice expliquant notamment que, une fois le secret révélé à Suzanna, les deux épouses jouirent effectivement d’un certain bonheur et d’une certaine liberté. Au vu de la logique cinématographique du « show, don’t tell », on aurait préféré le voir que l’entendre de la sorte.

Autre parti pris : en-dehors de Sandra Hüller, plusieurs acteurs ne sont pas des professionnels, simplement des personnes qui « possèdent une qualité juste et rare », précise le réalisateur. De manière, aussi, à donner à comprendre les personnages comme les avatars de la société toute entière dans laquelle ont pu évoluer les individus qui se sont travestis à travers les âges ? Peut-être bien puisque, comme l’explique Sandra Hüller, il est « essentiel de raconter des histoires comme celle de Rose, non pas parce qu’elle serait exceptionnelle, mais simplement parce que des existences de ce type ont réellement existé ».

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