Fin juillet 2026, un club d’expatriés à Bali a suscité un tollé en organisant une course dont les ressortissants indonésiens semblent avoir été systématiquement exclus. Alors que les autorités ont réagi rapidement, les jeunes sportifs balinais pointent du doigt un problème systémique qui pourrait refaire surface. Rencontre.
Le 22 juillet dernier, vers 5h30, le cortège d’un « silent disco run » s’élançait dans les rues de Canggu, ville située au sud-ouest de l’île de Bali, en Indonésie. Ce qui s’annonçait comme une course ordinaire pour le club de running Entourage Bali allait provoquer un large scandale. En cause ? L’organisation, qui se présente volontiers sur son site internet comme une « communauté sociale soigneusement sélectionnée » à destination des « voyageurs, nomades et expatriés », aurait empêché les Indonésiens de participer à la course.

Course discriminatoire
L’affaire devient virale dès le lendemain du run. Le 23 juillet, plusieurs utilisateurs indonésiens d’Instagram, TikTok, Threads et X affirment, captures d’écran à l’appui, n’avoir pas pu s’y inscrire. Les uns disent avoir été refusés, les autres être restés sans nouvelles, après avoir renseigné leur nationalité ou indiqué un numéro commençant par +62, indicatif téléphonique indonésien. Certains affichent même des échanges écrits où il leur est dit que leur origine « explique » le fait qu’ils n’aient pas été acceptés.
Entre autres, une universitaire nommée Annisa Rahmadani Maclean interpelle Entourage Bali sur Threads, affichant côte à côte des captures d’écran de sa propre demande d’inscription, inaboutie, et de celle de son mari, de nationalité allemande, acceptée. Dénonçant une « communauté raciste », elle tagge les administrations balinaise et indonésienne de l’immigration, accusant les organisateurs de « ne pas avoir [rempli] la paperasse réglementaire pour ce qu’ils font ».

Rapidement, les faits dépassent les réseaux sociaux pour gagner la chaîne CNN Indonesia et, bientôt, les médias internationaux.
Plus tard dans la journée du 23 juillet, Entourage Bali publie un communiqué sur Instagram, présentant ses excuses aux « personnes qui ont été offensées et blessées », assurant n’avoir « jamais eu l’intention de discriminer ou de manquer de respect à qui que ce soit ». Le problème serait dû à des « erreurs dans le processus automatique d’acceptation sur WhatsApp » : un souci informatique serait à l’origine du rejet de « certains (et pas tous) » des numéros commençant par l’indicatif indonésien. L’organisation joint un diagramme circulaire présenté comme répertoriant les nationalités des participants à la course. 23,4 % d’entre eux, soit le plus gros contingent, seraient bien Indonésiens.
Le lendemain, Hendarsam Marantoko, Directeur général de l’immigration d’Indonésie, prend la parole. Il annonce que les deux organisateurs de l’événements, des ressortissants néerlandais âgés de 35 à 37 ans, entretemps partis pour Singapour, sont désormais interdits de séjour sur le territoire indonésien. Les deux hommes n’étaient, au vu des permis de travail et d’investissement (KITAS) dont ils étaient respectivement détenteurs, pas en droit d’organiser de tels événements. Une enquête est également ouverte sur l’entreprise PT SIG, qui pourrait avoir agi dans l’illégalité en se portant garante de la course ou en la sponsorisant. La sénatrice balinaise Ni Luh Djelantik, elle, annonçait déposer une plainte auprès de la police et des autorités de l’immigration.
Un symptôme de la « bulle des expats »
Parmi les runners de Bali, l’heure est à la colère et à la frustration plutôt qu’à la surprise. « J’ai l’impression que ce genre de chose couvait depuis longtemps. La ‘bulle des expats’ qu’on voit dans des lieux comme Canggu ou Uluwatu [localité en plein sud de Bali] se faisait déjà de plus en plus exclusive. On entend souvent parler de soirées dans des villas ‘réservées aux étrangers’, de groupes de réseau exclusifs aux digital nomads, d’espace de coworking aux prix prohibitifs pour les locaux… Cette affaire n’est que le sommet de l’iceberg des tensions touchant aux touristes et expatriés sur notre île », déplore Louise Rungkat, coureuse régulière rencontrée dans un restaurant de Kuta, près de Canggu. La « bulle des expats » est aussi au cœur des regrets de Siti Indahyati Fina, qui n’a pas cherché à participer au silent disco run mais a précédemment couru dans la catégorie « 10 kilomètres » du Maybank Marathon : « Je me sens dénigrée : ça se passe dans mon pays, dans les rues de Canggu que je traverse tous les jours, et je n’ai pas l’autorisation de participer ? Et puis la course se déroule dans des lieux publics comme des plages, des rizières et des grands axes de la ville. Être refusé parce que toutes les places sont prises, on comprendrait, mais l’être parce qu’on a un numéro de téléphone en +62 ou une carte d’identité indonésienne KTP, ça ressemble à de la discrimination flagrante ! ».
Comme le soulèvent les deux jeunes femmes, Bali se transforme sous l’effet non seulement du tourisme, mais de l’installation croissante de digital nomads. Ce terme désigne une population voyageant beaucoup, dépourvue de résidence permanente et télétravaillant depuis un pays ou un autre. Leur nombre, à Bali, aurait atteint les 3000 en 2024, un chiffre en hausse de 40% par rapport à 2023. D’après une étude publiée en 2026 dans une revue indonésienne de sociologie, ce phénomène, bien que bénéfique à la croissance économique et aux infrastructures, aurait également d’importantes répercussions négatives sur l’île. Le digital nomadism entraîne gentrification, hausse des prix du logement obligeant des locaux à s’installer en périphérie, et renforcement des inégalités préexistantes. Autant de mutations dans lesquelles la technologie, au cœur de l’activité des digital nomads et de leurs pratiques spatiales, joue un rôle central.
Le silent disco run d’Entourage Bali n’en est qu’un exemple parmi d’autres. Construit autour d’une communauté numérique, il apparaît comme une conséquence de ces mutations économiques et sociales. Qu’il ait pu être organisé alors que ses initiateurs n’en avaient légalement pas le droit témoigne d’une culture de l’entre-soi qui n’avait guère été entravée jusqu’ici.
Pourtant, les deux Néerlandais n’ont pas été les premiers étrangers à avoir été bannis d’Indonésie à la suite de violations de leurs permis de séjour. En 2021, l’Américaine Kristen Gray avait été expulsée pour avoir, d’une part, incité sur Twitter les digital nomads à s’installer à Bali en pleine pandémie et, d’autre part, travaillé sur place alors qu’elle avait un visa touristique. Des faits contestés par l’intéressée qui, en couple avec une autre femme, s’était dite « déportée parce que LGBT ». C’est dire si, derrière l’image paradisiaque de Bali volontiers diffusée par les digital nomads, la conduite de ces derniers peut susciter des tensions sur place.
Mais cette affaire de course réveille également des blessures plus anciennes. L’organisation d’un tel événement par des Néerlandais ne peut que rappeler l’époque où les Pays-Bas colonisèrent l’archipel qui allait devenir, plus tard, l’Indonésie. Dans un reel publié le 29 juillet sur Instagram, le média en ligne qatari AJ+ dressait un parallèle explicite entre cette course interdite aux locaux et les 300 ans où « les Européens disposaient de davantage de droits, de meilleurs emplois et de privilèges plus grands que la population indigène » en vertu de la « hiérarchie raciale » sur laquelle reposait la colonisation. Si l’entreprise coloniale allait incontestablement plus loin que la question de l’accès à certaines activités, force est de reconnaître là un certain différentialisme.
Le running, un espace de convivialité désormais menacé
Si l’affaire fait tant scandale, c’est aussi parce qu’elle concerne le milieu du running qui, jusqu’ici, semblait relativement épargné par la « bulle des expats ». Siti se remémore le Maybank Marathon : « Les participants formaient un groupe très divers. Locaux et expatriés couraient, s’échauffaient et prenaient des photos ensemble, sous le signe de la détente et de l’encouragement mutuel, parce qu’on partageait les mêmes buts. Je n’ai vu aucune clique à part. Au contraire, les expatriés allaient poser des questions aux locaux sur l’itinéraire, et nous [locaux] allions demander des conseils d’entraînement, le tout en mêlant l’anglais et l’indonésien : c’était parfaitement naturel ! L’atmosphère était à la convivialité, pas au ‘eux contre nous’. J’adore voir comment le running rassemble, derrière la ligne de départ, des gens de tant d’univers différents. A Bali, en particulier, c’est devenu un moyen de se connaître les uns les autres. » La comparaison est douloureuse : « Il faut que la communauté locale puisse elle aussi profiter de l’événement. C’est une très bonne chose que des coureurs venus de l’étranger soient de la partie, mais ça ne doit pas se faire au détriment des Indonésiens dans leur propre pays. »

On est loin d’une charge contre les expatriés ou les touristes dans leur ensemble. Au contraire, le running semble être longtemps resté un espace de vivre-ensemble. Un état de fait aujourd’hui menacé par des pratiques comme celles d’entourage Bali. Rachel Wulur, 25 ans, distingue : « d’une manière générale, les événements de running organisés et les clubs ouverts qu’on trouve en Indonésie encouragent des relations chaleureuses, inclusives et collaboratives entre sportifs locaux et étrangers. La friction vient rarement du running en soi, mais de groupes communautaires qui fonctionnent comme des ‘bulles d’expats’ isolées qui traitent l’environnement local comme un pur décor tout en restant fermés aux résidents locaux. » Et de préciser : « La réaction ambiante à l’incident autour d’Entourage Bali n’est pas un rejet des étrangers, mais un refus ferme de la ségrégation spatiale, de l’irrespect systémique, et du contournement des lois sur le territoire indonésien. Il ne doit pas exister d’‘État dans l’État’ ». Une formule identique à celle employée par le Directeur général de l’immigration.
Réagir, entre désignation et détermination
Outre l’interdiction de séjour prononcée contre les deux organisateurs de la course, le haut fonctionnaire indonésien a rappelé que les ressortissants étrangers avaient interdiction d’œuvrer comme organisateurs d’événements publics à travers le pays, en vertu des lois nationales sur l’immigration en vigueur. Ce qui ne les empêche pas, néanmoins, de faire partie du personnel ou de l’équipe d’artistes internationaux, tant qu’ils ont les permis adaptés. En un mot, la réaction de Hendarsam Marantoko a consisté en un rappel : l’organisation par des ressortissants étrangers d’un tel événement, qu’il inclue ou non des locaux, est illégale.
L’affaire ne donne lieu, à ce stade, à aucun changement dans la loi, seulement à un renforcement affiché de l’attention des pouvoirs publics quant à l’application de celle-ci, visiblement insuffisante jusqu’ici.
En effet, d’après le gouverneur de Bali, I Wayan Koster, qui a pris la parole le dimanche 26 juillet, ni son administration ni celle du district local de Badung, où se trouve Canggu, n’avaient été prévenus de la tenue du silent disco run. Ce dernier, qui s’est déroulé sur des routes étroites et souvent engorgées, avait pourtant de quoi inquiéter quant à la gestion du trafic et à la sécurité, raison pour laquelle des agents de police y furent affectés. Cette présence policière ne signifiait nullement un agrément officiel à l’événement, a insisté le gouverneur.
L’élu a assuré qu’il n’y avait désormais plus de clubs réservés aux étrangers sur l’île. Un « village russe » installé à Bali aurait ainsi cessé d’exister à la suite du tollé provoqué par la course. Toutefois, l’élu a émis une voix légèrement dissonante en assurant qu’« il y avait des Indonésiens à cet événement, et les informations avançant le contraire sont fausses », comme l’affirmait Entourage Bali, tout en annonçant que les autorités continueraient de questionner les participants étrangers à la course qui se trouveraient encore à Bali. En déclarant que « la situation à Bali est bonne, favorable et sûre », il a semblé vouloir ménager la chèvre et le chou, encourageant les autres communautés balinaises de running à continuer leurs activités matinales « tant qu’elles ne dérangent pas les autres ».
Il n’empêche : chez les locaux, l’heure est au pessimisme. Dilla, qui ne souhaite pas donner son nom de famille, estime qu’« il y a des chances que ce genre de faits se reproduise. J’ai entendu des reportages qui mettaient l’accent sur les comportements racistes de certains étrangers qui louent des villas et interdisent aux locaux de passer sur la plage devant la villa. » Le malaise est ancré, et il en faudra beaucoup pour en sortir.
Louise n’est pas plus confiante, prédisant : « C’est une certitude que ce genre de chose se reproduira, d’une manière plus ou moins dissimulée, et que des digital nomads et investisseurs continueront à établir des enclaves exclusives à moins que des limites strictes ne soient posées. Il faut que les autorités s’assurent que tout ressortissant étranger organisant un événement public ait bien les permis nécessaires, mais aussi que la police et les autorités de l’immigration surveillent les réseaux sociaux et les applications communautaires pour repérer tout rassemblement discriminatoire avant qu’il ne s’agrandisse. Et, côté gouvernement, il faut appliquer une tolérance zéro et interdire de séjour tout ressortissant étranger qui violerait la loi ou irait à l’encontre de l’harmonie publique. Une vraie communauté inclut les locaux, elle ne les exclut pas. » Louise conclut par ces paroles : elle doit se lever très tôt le lendemain, pour aller courir. En solo.
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