Une lecture de la sociologie très personnelle du heavy metal proposée par Harmut Rosa, sociologue – et amateur de metal.

Le metal ? Du vacarme primaire.

Ses chanteurs ? Des satanistes qui crient.

Ses paroles ? Militaristes.

Ses fans ? Des dépressifs.

Les clichés sur le metal, genre musical né au tournant des années 1970, ont la vie dure. Même parmi les chercheurs en sciences humaines et sociales, ceux qui le prennent au sérieux ne font pas l’unanimité. Tel est le constat à l’origine de No fear of the dark : Une sociologie du heavy metal, ouvrage écrit par l’un d’entre eux, Hartmut Rosa, sociologue et philosophe allemand – et grand fan de metal.

Publié en allemand en 2023 et traduit l’année suivante en français chez La Découverte, cette approche de ce genre musical qui m’est cher a retenu mon attention sur un étal de festival, alors que j’en avais déjà trouvé une trace en ligne. Je ne pouvais que le lire. Et, pour la science, il fallait le lire avec du metal dans les oreilles, bien entendu.

Harmut Rosa, No fear of the dark : Une sociologie du heavy metal, Paris, La Découverte, 2024, 204 p., traduit de l’allemand par Sacha Zilberfarb.

Le metal vu par un sociologue metalleux

Hartmut Rosa l’assume d’emblée : No fear of the dark (une référence à la chanson Fear of the Dark d’Iron Maiden parue en 1992) se veut « une tentative d’auto-interprétation depuis le point de vue et l’expérience d’un fan, plus qu’un ouvrage scientifique » (p. 27). L’ouvrage n’est pas issu d’une enquête formelle pour laquelle l’auteur se serait déplacé pour des concerts dans le but précis d’écrire ce texte et aurait mené des entretiens plus ou moins directifs avec des artistes et des fans. C’est plutôt un retour réflexif sur ses années d’expérience de la scène metal, nourri par ses nombreuses observations et discussions autour du sujet et par sa formation et ses propres travaux en sciences sociales.

En partie écrit à la première personne, le livre d’environ 200 pages porte avant tout sur « l’expérience, et non sur la signification, du heavy metal » (p. 20), au sens où il vise à comprendre pourquoi ce genre musical est tant apprécié par certains, au point de représenter un aspect majeur de leur vie – et oui, je suis de ceux-là.

L’auteur revient ainsi sur les ressorts et les significations de nombreux moments de la vie d’un fan : écoute à volume maximal d’un album tant attendu et parfois décevant, heures passées chez le disquaire à écouter de nouvelles trouvailles puis à les ranger religieusement, sessions de deep listening, trajets aux allures de pèlerinage en « tenue ad hoc » vers les petites ou grandes salles de concert où les fans se sentent immédiatement chez eux, silence dans le noir en attendant les artistes, brefs moments d’épiphanie voire de transe pendant les concerts… Des fragments de vie divers et variés, mais qui ont en commun de ne pas être des moments de pure passivité. Le metal ne va pas sans une certaine adhésion active de ses fans.

Au-delà de ces analyses reposant sur ses propres observations répétées, Hartmut Rosa cite à plusieurs reprises des musicologues, psychologues et autres chercheurs. Ainsi d’une étude menée en 2010 sur plus de 36 000 personnes, dont il ressortait d’étonnantes convergences entre amateurs de musique classique et fans de metal. Les deux groupes « se rejoignent sur le critère de l’ouverture créative (ainsi que sur ceux de l’agréabilité élevée et de l’introversion », qui s’expliquerait par le fait que ces deux types de musique « possèdent une forte dimension spirituelle », sont « très dramatiques » et sont appréciés pour l’« expérience musicale authentique et profonde » qu’ils offrent (p. 44). D’autres études, « réalisées récemment en Europe et aux États-Unis », tendraient à montrer que, loin des stéréotypes, les amateurs de metal sont plus heureux et pacifiques que la moyenne de la population (p. 122) – des études « inégalement sérieuses » selon l’auteur.

Esthétique(s) et politique(s) du metal

À la vue de (vieilles) pochettes d’album et à l’écoute de chansons où le growl grave et guttural des chanteurs, accompagné des riffs de guitare électrique en staccato et de la grosse caisse, s’oppose au chant clair et aigu des chanteuses (particulièrement dans le metal symphonique), on pourrait bien « soupçonner une conception nettement sexiste qui cantonne la femme au rôle de l’ange ou de la putain », relève Hartmut Rosa (p. 53). Le metal obéirait-il à ces codes si anciens opposant « la belle » et « la bête » ? A priori, oui. Mais « qui veut comprendre réellement la nature genrée du metal ne peut se satisfaire d’un jugement aussi rapide », nuance l’auteur, qui cite à l’inverse des groupes comme Arch Enemy où le growl est l’apanage des chanteuses, opposées à une section instrumentale harmonique, renversant ces codes. Sans oublier les frontwomen Doro Pesch ou Angela Gossow.

De même, si l’auteur rappelle sans complaisance l’existence de groupes de metal aux relents autoritaristes ou marqués à l’extrême droite – en particulier le National Socialist Black Metal (NSBM), littéralement du black metal néonazi, auquel il consacre un développement –, il signale le caractère globalement marginal des groupes qui le pratiquent, comme Burzum ou Absurd, ou le rejet massif dont fit l’objet le chanteur de Pantera lorsqu’il glorifia le « White Power » en plein concert en 2016. Et de mentionner, a contrario, des groupes de tendance progressiste voire antifasciste à l’écho bien supérieur, particulièrement sur la scène metalcore, un sous-genre pour partie issu du punk.

Il n’empêche, reconnaît-il, que les paroles revêtent un aspect souvent secondaire dans l’expérience de l’écoute du metal, et que ce genre épouse encore assez largement une esthétique du laid et du grotesque, tout en reprenant volontiers les motifs et images des légendes, contes et mythes anciens. En cela, ose l’auteur dans la lignée de précédents chercheurs, le metal apparaît comme une sorte d’héritier du romantisme, et particulièrement du « romantisme noir ». Ce mouvement littéraire, pictural et – non des moindres – musical reposait sur l’idée d’une existence artistique opposée au conformisme bourgeois, glorifiait l’idéal de l’artiste virtuose accédant dans l’extase à une réalité transcendante et, surtout avait « le désir fondamental de briser la carapace réificatrice qui s’est constituée autour du sujet moderne » (p. 164).

Résonances

Le cœur du propos de Hartmut Rosa tient à une notion en particulier : celle de résonance, à laquelle il avait précédemment consacré un ouvrage entier. Il la définit comme un mode de relation au monde, une expérience d’« entrée en relation avec le monde » en quatre temps : « quelque chose nous touche, nous saisit, le monde nous parle (1) ; quelque chose en nous réagit, répond à cet appel (2), par quoi s’accomplit en nous une transformation ; cette expérience profonde, parfois existentielle, prend place dans des segments de monde indisponibles ; on ne peut pas l’imposer, elle reste rare et de courte durée (4) » (p. 197). Si certains aiment le metal, c’est parce qu’il résonne en eux.

La résonance n’est possible que si, du côté de l’auditeur, quelque chose répond à la musique qu’il entend, s’il va lui-même vers la musique, s’il se montre actif face à ce qu’il entend. Écouter du metal n’est pas être purement passif. L’auteur en veut pour preuve les formes d’expression physique du public pendant les concerts, du headbanging (secouer la tête au rythme de la musique) aux chants et sifflements, sans oublier la participation à un mosh pit (danse aux gestes frénétiques et brutaux dans la fosse des concerts, parfois en formant un cercle – on parle alors de circle pit) ou à un wall of death courant dans le metalcore et le hardcore (une partie du public se sépare en deux sur injonction des musiciens, créant un couloir, puis entre en collision à toute vitesse). Cela s’ajoutant au volume élevé, au caractère énergisant de la musique rock et à la chaleur, un concert de metal a un caractère pleinement physique ; or, relève Hartmut Rosa, un contact physique peut être apprécié comme une « étreinte » ou bien rejeté comme une « agression », ne laissant en tout cas pas indifférent.

Mais la résonance ne s’arrête pas là. Selon l’auteur, qui compare à plusieurs reprises metal et religion, la prière « instaure un ‘axe’ sensible qui relie le plus intérieur de nous-mêmes à une extériorité qui nous englobe. Et c’est cet axe même qui s’instaure également lors de l’écoute de la musique, en particulier du heavy metal. La musique semble venir à la fois du dedans et du dehors, elle est en nous et nous sommes en elle ; elle nous est plus proche que notre propre souffle. Elle nous touche jusqu’à la moelle et emplit en même temps tout l’espace autour de nous. Elle crée précisément ce lien vibrant que nous ne sommes plus capables d’établir intellectuellement et que nous refuse l’explication scientifique ou politique du monde » (pp. 106-107). En un mot, la religion, censé connecter le fidèle au plan divin, à des forces supérieures et à une autre réalité, fut longtemps source d’expériences de résonance : elle aurait perdu de cette capacité avec le durcissement de ses appareils de connaissance et de ses représentations du monde. Aujourd’hui, le metal, qui aborde si souvent « l’aliénation, les convulsions de notre existence, la mort », qui « ne refoule rien » (p. 81), aurait réussi à instaurer un « axe » similaire avec ceux qui acceptent d’y adhérer. D’où le caractère « existentiel » de l’expérience du metal.

Malgré quelques réserves au fil de la lecture, on peut aisément se reconnaître dans l’analyse du metal proposée par Hartmut Rosa. Pour employer ses mots, il me faudrait plutôt dire que sa vision du metal, dans ses aspects sociaux comme physiques et mentaux, a « résonné » en moi, qui y étais « disposé » en tant que grand amateur de metal, et qu’elle m’a fait repenser avec un nouveau bagage intellectuel à mes propres expériences. Le pari de parler du metal en sociologue est réussi, mais je ne saurais dire si quelqu’un qui n’a pas le goût de ce genre de musique serait du même avis. Et c’est peut-être un défaut, pour un travail de sciences sociales, que de parler d’abord aux aficionados.

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