Marc Bloch (1886-1944), historien et résistant, a consacré en 1921 une brève étude aux fausses informations en temps de guerre. Retour sur un texte pionnier qui n’a guère perdu de son actualité.

Panthéonisé aux côtés de son épouse Simonne Vidal ce 23 juin 2026, Marc Bloch n’a pas manqué de faire parler de lui ces derniers temps. Celui qui finit exécuté par la Gestapo en 1944 pour sa participation aux Mouvements unis de la Résistance fut d’abord, comme on l’a largement rappelé, un grand historien. Spécialiste d’histoire médiévale, il a également marqué pour son témoignage posthume sur la Débâcle française de 1940, titré L’Étrange défaite et republié à plusieurs reprises.

Marc Bloch – photographie inconnu via Wikimedia Commons

Plus court et moins connu, un autre texte s’avère pourtant tout aussi marquant. Les Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre, à l’origine simple article d’une vingtaine de pages publié en 1921 dans la Revue de synthèse historique, sautent aux yeux pour l’actualité qu’elles revêtent encore un siècle plus tard.

Marc Bloch, alors âgé de 35 ans, y mettait déjà à profit les enseignements de ses travaux autour du Moyen Âge au service d’une réflexion d’histoire immédiate sur la Première Guerre mondiale, à laquelle il participa comme officier du renseignement. Cette position dans les rangs de l’armée française, conjuguée à son savoir-faire d’historien, devait lui permettre d’analyser avec profit le sujet des fausses nouvelles, intimement lié à la guerre.

« Fausse nouvelle sincère »

La Première Guerre mondiale s’était avérée une « immense expérience de psychologie sociale, d’une richesse inouïe », écrivit-il alors. Et de préciser : « Les fausses nouvelles ! pendant quatre ans et plus, partout, dans tous les pays, au front comme à l’arrière, on les vit naître et pulluler ; elles troublaient les esprits, tantôt surexcitant et tantôt abattant les courages ; leur variété, leur bizarrerie, leur force étonnent encore quiconque sait se souvenir et se souvient d’avoir cru ».

Travailler sur des choses fausses ? À l’époque, cela n’allait pas de soi pour un historien, profession perçue comme attachée à la recherche de la vérité par l’étude de documents et de témoignages. Ainsi résuma-t-il son approche, novatrice : « il n’y a pas de bon témoin ; il n’y a guère de déposition exacte en toutes ses parties ; mais sur quels points un témoin sincère et qui pense dire vrai mérite-t-il d’être cru ? ». Autrement dit, il s’agissait d’aller à la recherche d’idées et de discours faux sur la guerre, non pas pour les démentir mais pour en comprendre l’origine, la circulation et l’éventuel succès. Bloch appliquait ainsi à des rumeurs de la Première Guerre mondiale la méthode qui allait donner lieu, trois ans plus tard, à son étude sur Les Rois thaumaturges, consacrée aux croyances médiévales en un pouvoir royal de guérison.

L’historien prit donc au sérieux les « fausses nouvelles », celles-là mêmes qu’on allait plus tard désigner par l’anglicisme fake news. À ceci près qu’il circonscrit son étude à ce qu’il nomma « fausse nouvelle sincère », née d’erreurs individuelles, de croyances supposément partagées, et non à la « fausse nouvelle de presse », autrement dit aux mensonges volontairement diffusés dans le but de tromper. 

Marc Bloch, Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre, ici édité par Allia en 1999, 48 p.

Comment naissent les fake news en temps de guerre

Pourquoi donc tant d’idées fausses circulent-elles entre 1914 et 1918 ? Tout d’abord parce que la presse écrite est largement censurée tout au long de la guerre, et donc discréditée – y compris lorsqu’elle dit vrai. Les soldats désireux de s’informer doivent revenir, de gré ou de force, « aux moyens d’information et à l’état d’esprit des vieux âges, avant le journal, avant la feuille de nouvelles imprimées, avant le livre ». Les nouvelles, vraies ou fausses, circulent au moyen d’« un renouveau prodigieux de la tradition orale, mère antique des légendes et des mythes », observe l’historien médiéviste. Autrement dit, après un siècle d’expansion sans précédent de la presse dans les pays industrialisés, l’information connaît avec la Première Guerre mondiale une forme de régression, de déprofessionnalisation. Chacun peut, dans ce contexte, initier une rumeur, reposant sur des faits réels ou déformés.

Plus encore, la guerre représente un « bouleversement de la vie sociale », marqué par le « dépaysement soudain » des soldats en pays étranger, le « brusque déchirement des liens sociaux essentiels ». Alors que « les nerfs sont tendus, les imaginations surexcitées, le sens du réel ébranlé », on en revient aux « souvenirs inconscients, [à] une foule de vieux motifs littéraires ». Des « histoires de trahisons, d’empoisonnements, de mutilations […] que popularisent [au début du XXe siècle] le feuilleton et le cinéma » prennent le pas, et l’imagination des militaires fait le reste.Chez les occupants allemands de la Belgique, les récits de la guerre de 1870 où des francs-tireurs commirent de grandes violences refont surface : on en vient à se méfier d’ouvertures dans les façades de maisons, perçues comme des meurtrières par lesquelles les civils belges pourraient leur tirer dessus.

Telle est l’une des conclusions de Marc Bloch : une fausse nouvelle n’arrive pas par hasard. Elle « naît toujours de représentations collectives qui préexistent à sa naissance ; elle n’est fortuite qu’en apparence, ou, plus précisément, tout ce qu’il y a de fortuit en elle c’est l’incident initial, absolument quelconque, qui déclanche [sic] le travail des imaginations ; mais cette mise en branle n’a lieu que parce que les imaginations sont déjà préparées et fermentent sourdement ». Et la fatigue et l’émotion qui harassent les combattants ne les aident pas à y réfléchir clairement.

L’historien reconnaît avoir lui-même cru à une telle rumeur, lorsqu’il était au front : celle d’un bombardement de Berlin par les troupes russes. « Je n’eus pas le courage de repousser cette image séduisante ; j’en sentais vaguement l’absurdité et je l’eusse clairement rejetée si j’avais été capable de réfléchir sur elle ; mais elle était trop agréable pour qu’un esprit déprimé dans un corps lassé eût la force de ne l’accepter point ». Quand la guerre est difficile à vivre et à gagner, il est bien tentant de croire à une rumeur qui laisse présager une victoire rapide et inattendue.

Des observations qui semblent n’avoir guère perdu de leur actualité aujourd’hui, quand bien même les modalités de transmission de l’information ont effectivement évolué en un siècle. À l’heure où une proportion croissante de la société fait part d’une méfiance à l’égard des médias dits traditionnels, y compris concernant les informations sur les guerres en cours, vraies et fausses nouvelles circulent bel et bien par des voies alternatives. Parmi celles-ci, les réseaux sociaux, dont les algorithmes ont peu à envier à l’oralité des rumeurs de la Première Guerre mondiale quant à la crédulité et aux biais de confirmation qu’ils peuvent entretenir.

Pourquoi y croit-on ?

« La première victime de la guerre, c’est la vérité ». Si la paternité de cette citation est discutée (Eschyle ? un sénateur américain ? un journal ?), Marc Bloch ne l’aurait, au vu de son propos dans ces Réflexions, probablement pas reniée. À ceci près qu’il n’y voyait pas l’intention d’acteurs malveillants mais le résultat de processus sociaux.

En effet, il relève que seuls de « grands états d’âme collectifs », en l’occurrence ceux qu’induit le temps de guerre, ont « le pouvoir de transformer une mauvaise perception en légende ». On l’a dit, des militaires allemands semblent avoir cru que des ouvertures dans des façades de maisons belges, servant à y fixer des échafaudages de plafonneurs ou de peintres, servaient en réalité de postes de tir à des civils armés. Une brochure vendue au profit de la Croix-Rouge relaie la rumeur : des « techniciens spécialistes » les auraient creusées pour ça, laissant croire à des crimes prémédités par la population belge contre les Allemands. Adhérant à cette croyance, ces derniers se persuadent – observe un sociologue belge cité par Marc Bloch – de la nécessité de se défendre. « Supposons maintenant que dans un village bâti de la sorte quelques balles, parties d’on ne sait où, viennent à s’égarer. Comment ne pas penser qu’elles ont été tirées à travers les ‘meurtrières’ ? », interroge l’historien. L’engrenage des violences est déclenché, donnant lieu à des tueries de civils sur la base de la « foi » en une légende fausse. Et peu importe qu’elle soit fausse : « du moment où l’erreur avait fait couler le sang, elle se trouvait définitivement établie » et justifiait les violences. « On croit aisément ce que l’on a besoin de croire », conclut ici Marc Bloch : ainsi s’ancrent les fausses nouvelles dans la pensée des acteurs, avec des conséquences terribles.

Ces fake news se répandent alors à toute la société. « D’abord de première main par les lettres des combattants et par les rapports des blessés ; qui, en ces premiers jours de la guerre, eût osé contredire un soldat frappé sur le champ de bataille ? puis de seconde main, par les récits des journalistes et des infirmières. Bien entendu en passant des uns aux autres elles ne manquaient point de s’amplifier et de s’embellir » dans ce qu’on nomme communément l’arrière, analyse l’historien. Et de rappeler que, au Moyen Âge, colporteurs, frères quêteurs, vagabonds étaient les acteurs de cette diffusion de l’information : un rôle dévolu, pendant la Première Guerre mondiale, aux journalistes et infirmières mais aussi aux télégraphistes et pourvoyeurs de nourriture, allant d’une zone à l’autre. Ce, dans des proportions qui dépassent de loin le seul front : « une unité profonde animait toutes ces légendes, nées au fond d’un état d’âme commun » à la société en guerre. Comme l’observait l’historienne Annette Becker dans un podcast diffusé en 2017 autour de ce texte, Marc Bloch avait saisi que ces espaces habituellement délimités en temps de guerre n’étaient guère segmentés entre 1914 et 1918. Les sociétés étaient alors mobilisées dans leur ensemble, et la transmission de l’information en est un exemple parlant.

Cette « agora » propice à la diffusion de fausses nouvelles semble largement décuplée et étendue à l’heure du web, permettant une audience virtuellement illimitée. Qui plus est, si les technologies de photo et de vidéo sont bien plus accessibles qu’au moment de la Grande Guerre, elles ne garantissent pas leur authenticité. Souvenons-nous qu’au premier jour de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, des images filmées largement partagées donnèrent naissance à la légende du « fantôme de Kyiv », un présumé pilote de l’armée de terre ukrainienne qui aurait abattu à lui seul plusieurs avions russes dans le ciel de la capitale. Les appareils ukrainiens s’étant relayés rapidement, peu étaient visibles en vidéo, aussi pouvait-on croire à un chasseur unique, propulsé au rang de héros avant que l’armée de l’air ukrainienne ne reconnaisse qu’il s’agissait d’un mythe. On reconnaît bien ici le « folklore particulier » à chaque armée qui « s’épanouit » avec la guerre, selon les mots de l’historien. Et un rappel que ces fausses nouvelles, spontanées ou relevant de la désinformation volontaire, peuvent constituer des atouts précieux pour un État en guerre.

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