À une vitesse impressionnante, la Chine a mis la main sur le récif d’Antelope en mer de Chine méridionale, y construisant une grande île artificielle visiblement destinée à accueillir des installations militaires. Le retour d’une politique interrompue depuis dix ans par Pékin, qui a largement échappé à l’attention de ses adversaires.

L’information est passée quasi inaperçue. Et c’était sans doute ce que souhaitait Pékin. Dans une action digne des conseils prodigués par Sun Tzu dans L’Art de la guerre, la Chine s’est emparée sans tirer un coup de feu du récif d’Antelope, en mer de Chine méridionale. Ce petit récif coralien jusqu’ici affleurant se situe dans l’archipel des îles Paracels, passées sous contrôle chinois en 1974 mais revendiquées par Taïwan et le Vietnam. 

Construction et militarisation

De l’automne 2025 au début 2026, une vingtaine de navires chinois se sont livrés à une vaste opération de dragage, pompant les déblais pour les déposer au sommet du récif, situé à environ 400 km des côtes vietnamiennes. Les embarcations auraient, d’après Forbes, systématiquement désactivé leurs transpondeurs servant en temps normal à l’identification automatique des bateaux en mer, avant de virer vers le récif d’Antelope.

Ces travaux particulièrement rapides ont visé à transformer le récif en une véritable île artificielle d’au moins 600 hectares. Des images satellite publiées par Asia Maritime Transparency Initiative permettent déjà d’y distinguer un héliport, des baraquements et plusieurs débarcadères, laissant croire à l’établissement prochain d’une base militaire chinoise. 

Le but ? Mieux assurer la souveraineté chinoise dans cette partie de la mer de Chine méridionale, revendiquée de longue date par Pékin. La présence d’une nouvelle base de l’Armée populaire de libération (APL) dans cette zone représenterait un avantage supplémentaire pour la Chine en cas, notamment, de conflit de haute intensité pour le contrôle de Taïwan. 

Autre objectif potentiel : l’accès aux gisements présumés de pétrole et de gaz des eaux environnantes, ainsi qu’à des zones de pêche abondantes également fréquentées, à l’heure actuelle, par des pêcheurs vietnamiens. 

Le réveil des ambitions chinoises

Ce n’est pas la première île artificielle construite par la République populaire de Chine (RPC). De 2013 à 2015, celle-ci en avait établi 7 dans l’archipel voisin des Spratleys, disputé avec les Philippines et le Vietnam. Autant d’avant-postes qui auraient, toujours selon Forbes, effectivement accru les capacités de renseignement et de surveillance chinoises dans la région. Le récif d’Antelope militarisé pourrait, quant à lui, contribuer à dissuader des opérations de reconnaissance américaines et représenter une menace pour les sous-marins qui parcourraient les environs. Voire, selon les mots au Wall Street Journal de Colin Koh, chercheur à la S. Rajaratnam School of International Studies de Singapour, accueillir des navires, sous-marins et futurs porte-avions chinois. 

En 2016, la Cour permanente d’arbitrage de La Haye constituée en vertu de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM) jugeait illégales de telles pratiques de création d’îles artificielles. Elle argua de la destruction massive des récifs coralliens ainsi occasionnée, constatant qu’elle contrevenait aux obligations environnementales de protection du milieu marin. Si Pékin rejeta aussitôt la décision comme « nulle et non avenue », force est de constater qu’elle ne fit plus rien de tel dans les dix années suivantes. 

C’est donc une rupture qui s’observe avec la construction de l’île artificielle sur le récif d’Antelope. À coup sûr, la Chine a bien choisi son moment, profitant du détournement de l’attention internationale. Là où Barack Obama avait intensifié les patrouilles de la marine américaine en mer de Chine méridionale à la fin de son second mandat, le regard de Donald Trump est aujourd’hui clairement centré sur le détroit d’Ormuz. La première protestation officielle, celle du Vietnam, ne se fit jour que fin mars 2026, raison pour laquelle l’information n’a circulé que tard, ne provoquant aucune escalade géopolitique et donc aucune rétorsion contre la Chine. 

Lin Jian, porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, répondit alors que « Xisha Qundao [nom mandarin des Paracels] constitue un territoire inhérent à la Chine, sur lequel il n’existe aucun différend ». Ce,  en vertu d’une décision prise unilatéralement par Pékin en juillet 2012 qui déclarait l’ensemble des terres émergées en mer de Chine méridionale comme sous souveraineté chinoise. Un acte qualifié à l’époque par Jean-Vincent Brisset, directeur de recherche à l’IRIS, de « politique du fait accompli ». Et Lin Jian d’ajouter que « la nécessaire construction, sur notre territoire propre, vise à améliorer les conditions de vie et de travail sur les îles et à développer l’économie locale ». Des arguments similaires à ceux avancés il y a une dizaine d’années, présentant ces actes comme relevant de la politique intérieure plutôt que de l’expansion territoriale.

En vertu de la CNUDM, le statut juridique d’un territoire est figé à son état antérieur avant toute modification. Autrement dit, étant donné que le récif d’Antelope n’était pas une île avant son artificialisation par la RPC, celle-ci ne peut pas la désigner légalement comme une île, autour de laquelle elle bénéficierait de 41 km² de mer territoriale et de 685 km² de zone économique exclusive (ZEE). 

Cela dit, la militarisation d’un tel territoire pourrait bien, en pratique, contribuer à empêcher toute contestation de la souveraineté de Pékin sur ces eaux. Alors que les regards des autres grandes puissances sont ailleurs, l’artificialisation du récif d’Antelope marque peut-être le retour de l’expansion chinoise en mer de Chine méridionale ou, selon une expression chère à des responsables occidentaux, de la « grande muraille de sable »

Avatar de albanwilfert

Published by

Categories:

Laisser un commentaire