Trois ans après son entrée au répertoire de l’Opéra national de Paris, Nixon in China de John Adams fait son retour sur la scène de l’opéra Bastille. Un spectacle déconcertant et puissant sur un grand moment d’histoire.

Quelle ne fut pas ma surprise quand, un jour où je marchais place de la Bastille, l’écran géant de l’opéra afficha une publicité pour les représentations prochaines de Nixon in China. Un opéra sur la visite en Chine du président Nixon en 1972 ? C’était original. Plus intrigué qu’autre chose, j’allais bientôt prendre ma place.

Une semaine qui a changé le monde… et l’opéra

Le 27 février 1972, Richard Nixon déclara depuis Shanghaï que les jours qu’il venait de passer en Chine furent « la semaine qui a changé le monde ». Toutes proportions gardées, la visite en Chine du 37e Président des États-Unis marqua un tournant historique.

Richard Nixon, membre du Parti républicain et longtemps connu pour son anticommunisme intransigeant, surprit le monde entier en décidant, au début des années 1970, de rencontrer Mao Zedong, Grand Timonier chinois. L’heure était propice à un grand geste diplomatique : le Président américain arrivait au bout de son premier mandat et souhaitait être réélu, et la guerre du Vietnam était de plus en plus décriée. Trois ans plus tôt, un conflit frontalier avait opposé l’URSS à la Chine le long de leur frontière commune, causant plusieurs de milliers de morts dans les rangs chinois : Mao, architecte de la Révolution culturelle, manquait alors cruellement d’alliés. Pareille visite diplomatique entre des États que tout opposait devant les caméras du monde entier représentait, pour les deux dirigeants, l’occasion de relancer leur carrière politique.

Poignée de main entre Richard Nixon et Mao Zedong à Pékin, le 21 février 1972 – US National Archives and Records Administration, domaine public via Wikimedia Commons.

La rencontre et les tractations n’aboutirent pas à la signature d’un quelconque traité de paix ou accord économique, mais tout de même à celle d’un document diplomatique, le Communiqué de Shanghaï. Les deux États s’y engageaient à œuvrer à la normalisation des relations diplomatiques – les États-Unis, comme une grande partie des pays du monde, ne reconnaissaient pas le régime de Mao comme le gouvernement légitime de la Chine, et cela prit donc fin en 1979 –, tout en rappelant explicitement leurs désaccords sur la question taïwanaise. Le Communiqué de Shanghaï, par lequel Chine et États-Unis entamaient un dialogue bilatéral, contournant donc l’URSS, favorisa la Détente entre les deux blocs et de nouveaux sommets américano-soviétiques.

La surprise représentée par la décision de Nixon d’aller en Chine fut telle qu’elle donna naissance à une expression en anglais, « Nixon goes to China » ou « Nixon in China », désignant le fait, pour une personnalité politique, de faire un grand geste dans le sens de la paix avec un interlocuteur qu’elle désignait elle-même comme un ennemi, un geste qu’elle seule pouvait accomplir.

C’est dire la postérité des événements de février 1972. Alors que ceux-ci avaient été scrutés par une grande partie du monde, émergea une quinzaine d’années plus tard l’idée de les transposer des écrans de télévision à une scène d’opéra. En décembre 1985, au Kennedy Center de Washington, le compositeur John Adams, la poétesse Alice Goodman et le metteur en scène Peter Sellars allaient donner naissance, selon les mots du premier, au « premier opéra à utiliser un « événement médiatique » mis en scène comme base de sa structure dramatique ». Un projet à la forme « merveilleusement complexe, à la fois épopée, satire et parodie des postures politiciennes et réflexion sérieuse sur des questions historiques, philosophiques et même de genre », ajoute le musicien. De fait, Nixon in China est aujourd’hui reconnu comme l’un des grands opéras du XXe siècle.

La diplomatie sur scène : le grandiose, l’intime et les faux-semblants

L’opéra et la diplomatie, deux univers a priori bien éloignés, ont pourtant des points communs. La diplomatie n’est-elle pas, au fond, un exercice très théâtral, fait de dialogues en grande pompe, de jeux, de surjeux et d’apartés ? Telle fut sans doute la compréhension qu’en eut John Adams.

Au moment de l’entrée de Nixon in China au répertoire de l’Opéra national de Paris en 2023, comme à sa reprise en 2026, la metteuse en scène Valentina Carrasco innove en ce sens. Quand Mao reçoit Nixon dans sa bibliothèque et lui fait part de son soutien pour « l’homme qui est à droite » – provocation, absurdité ou désabusement ? –, on observe, sous leurs pieds, des militaires chinois brûler des livres et torturer des gens, dans une évocation claire de la révolution culturelle alors en cours.

Autre choix de mise en scène : le spectacle a pour fil conducteur le ping-pong, dont plusieurs parties sont montrées alors que la musique dite minimaliste de John Adams se fait entendre en fond. En effet, en 1971, les premières relations entre Washington et Pékin ne passèrent par nuls autres que les équipes de pongistes des deux pays, qui se rencontrèrent aux championnats du monde de Nagoya, au Japon, puis en Chine. Alors qu’il leur était initialement interdit d’échanger, ces sportifs devinrent les premiers ambassadeurs de facto de leurs pays respectifs qui ne se parlaient pas : ce fut la diplomatie du ping-pong, qui ouvrit la voie à la rencontre Nixon-Mao l’année suivante.

En plus de faire allusion à ces échanges informels mais décisifs, les matchs plus ou moins réalistes de tennis de table montrés sur scène constituent, selon Valentina Carrasco, « une belle image pour symboliser le jeu politique : deux espaces s’affrontent où les joueurs se renvoient la responsabilité ». Une manière de chorégraphier les relations internationales qui se jouent alors à Shanghaï et Pékin.

Toujours dans un registre métaphorique, l’avion présidentiel dont sortent Richard et Pat Nixon ainsi que le Secrétaire d’État Henry Kissinger, reconstitué sur scène à la création de l’opéra en 1987, est ici troqué contre la sculpture d’un aigle de métal, auquel répond plus tard un dragon chinois qui accompagne la Première dame des États-Unis à travers la Chine. Une manière de mettre en valeur le glissement progressif de la pièce du réalisme vers une forme de surréalisme.

Zhou Enlai accueillant les époux Nixon à la sortie d’Air Force One, le 21 février 1972 – National Archives Catalog, domaine public

En effet, le premier acte donne à voir les rencontres de Nixon avec le Premier ministre Zhou Enlai puis avec Mao selon une composition proche des images réelles des événements. L’opéra montre ensuite Pat Nixon, à la voix de soprano et au ton lyrique, découvrir ce qu’on veut bien lui montrer de la Chine, entre verrerie industrielle et bâtiments « Potemkine », et tenter d’intervenir pendant la représentation d’un spectacle de propagande où une femme est violentée. Enfin, le dernier tableau voit les époux Mao et Nixon, digresser séparément sur leur passé tandis qu’Henry Kissinger erre au milieu de tables de ping-pong et que Zhou Enlai, seul, semble lucide, s’interrogeant : « De tout ce que nous avons fait, qu’y a-t-il eu de bien ? ».

Fidèle au réel Premier ministre de la Chine, ce personnage de baryton apparaît à plusieurs reprises comme le réel cerveau derrière les événements en cours – Kissinger y fut cependant pour beaucoup, lui aussi. Mao, ténor, apparaît à l’inverse comme vieux et quelque peu dépassé, tout juste suivi par ses secrétaires qui répètent, en mezzo-soprano, ses mots. Cette image du dictateur contraste pleinement avec celle que renvoie de lui le ballet de propagande auquel assistent les personnages – les époux Nixon y assistèrent bel et bien : Le Détachement féminin rouge, largement modelé par l’épouse de Mao elle-même, Chiang Ch’ing. Quand le deuxième acte s’achève sur la fin de cette représentation grandiose sur le plan musical comme scénique, les spectateurs de l’opéra applaudissent, mais applaudissent-ils Nixon in China qui donne à voir ce spectacle de propagande, ou le spectacle de propagande lui-même ? La mise en abyme est réussie, provoquant un léger effet de malaise.

Celui-ci est aussitôt contrebalancé par la projection, sur le rideau, d’un extrait du documentaire De Mao à Mozart, réalisé en 1981 par Murray Lerner, centré sur un professeur de violon enfermé et interdit d’exercer pendant la révolution culturelle, au motif que son instrument relevait apparemment de la musique occidentale. Un moment qui vient complètement interrompre l’opéra, avant une reprise de la musique et, plus tard, la projection de nouvelles images réelles, cette fois celles des manifestations de la place Tian’anmen et des unes de journaux annonçant la démission de Richard Nixon en 1974 au terme du scandale du Watergate.

Autant de mentions d’événements à venir qui donnent à comprendre Nixon in China, tel que mis en scène par Valentina Carrasco, non comme une simple fresque historique ou une glorification de l’audace et de l’ingéniosité de dirigeants dépassants leurs différends à l’occasion d’une rencontre diplomatique, mais comme une réflexion, inédite dans sa forme, sur le pouvoir.

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