Passé quelque peu inaperçu à côté de la saison 5 de Stranger Things et du troisième opus d’A couteaux tirés, le documentaire The Stringer : Un photographe pour l’histoire, sorti sur Netflix fin novembre 2025, est pourtant au cœur d’une polémique qui secoue le monde de la photographie. Plus tôt dans l’année, le film, signé Bao Nguyen, avait été présenté au festival du film de Sundance, dans l’Utah, provoquant déjà quelques remous.

The Stringer, littéralement « Le pigiste », est une enquête d’1h40 sur l’une des photos les plus célèbres du siècle dernier. Celle-ci, prise en pleine guerre du Vietnam, montrait des enfants, parmi lesquels une fille de neuf ans nue, fuir leur village de Trảng Bàng bombardé au napalm. Plus de cinquante ans après sa parution, le cliché fait l’objet de doutes sans précédent sur sa paternité.

Capture d’écran Netflix.

Une image saisissante au narratif longtemps incontesté

8 juin 1972. Dans un Sud-Vietnam ravagé depuis dix-sept ans par la guerre, un pilote sud-vietnamien survole le village de Trảng Bàng, aux mains des forces armées ennemies. Un groupe de piétons retient son attention : les prenant pour des militaires du Nord, il largue alors une bombe au napalm. En réalité, il s’agit de soldats sud-vietnamiens et de civils, dont une dénommée Phan Thị Kim Phúc, âgée de neuf ans. Celle-ci se débarrasse alors de ses vêtements, qui ont pris feu.

Un peu plus loin, un petit groupe de journalistes et photographes assiste à la scène. L’un d’eux, Nick Ut, 21 ans, aurait alors pris une photo qui, bien que choquante au regard des standards de publication dans la presse, est aussitôt publiée par l’agence Associated Press (AP). En plein centre de l’image apparaît Phan Thị Kim Phúc, nue, en train de crier. Sitôt la photo prise, Nick Ut place l’enfant dans son véhicule pour l’amener à l’hôpital, où elle est prise en charge.

Dès le lendemain, l’image fait le tour du monde, publiée par de nombreux titres de la presse internationale. Parce que la nudité et la violence crue sont chose rare en une des journaux, elle marque. Alors que la guerre du Vietnam fait l’objet d’importantes contestations depuis plusieurs années, le cliché attribué à Nick Ut devient l’emblème d’un conflit perçu comme impérialiste et insensé, aux nombreuses victimes civiles. Le président des États-Unis, Richard Nixon, manifeste même des doutes sur son authenticité.

The Terror of War, auteur contesté – source : 1973 Photo Contest, World Press Photo of the Year / Wikimedia Commons

Nommée The Terror of War, la photo se fait toutefois bien mieux connaître sous le nom de Napalm Girl. Elle vaut à Nick Ut plusieurs prix dès 1972 et, l’année suivante, le Prix Pulitzer et celui de la World Press Photo of the Year.

La renommée du photographe américano-vietnamien ne faiblit pas. Quant à Kim Phuc, progressivement remise de ses blessures, elle devient en 1997 ambassadrice de bonne volonté de l’UNESCO et fonde la Kim Foundation International, consacrée à l’aide aux enfants victimes de la guerre.

Une version des faits que Gary Knight, photographe anglo-américain à la tête de la VII Foundation et de l’agence photo du même nom, qualifie dans The Stringer de « légende propagée par l’AFP pendant cinquante ans ».

Une « légende » mise en doute

Gary Knight – Theconcernedphotographer / AM, Wikimedia Commons

A l’origine de The Stringer, il y a un mail adressé à Gary Knight en 2022. Un dénommé Carl Robinson, ex-rédacteur photo pour l’Associated Press à Saïgon (actuelle Hô Chi Minh-Ville), y remettait en cause la paternité de la célèbre image. Carl Robinson y racontait avoir eu accès, dans l’après-midi du 8 juin 1972, aux différentes photos prises le matin même, parmi lesquelles une photo prise par Nick Ut où la jeune fille apparaissait de profil et, sur une autre pellicule tirée de l’appareil photo d’un pigiste, celle qui allait bientôt se faire connaître sous le nom de Napalm Girl. Horst Faas, charismatique chef de bureau de l’AP à Saïgon, lui aurait alors demandé de publier cette dernière en l’attribuant à Nick Ut.

Et Carl Robinson de détailler, face à la caméra : « Personne n’a rien dit. C’était sa décision, c’était lui le chef. Et j’ai commencé à rédiger la légende. Je terminais, elle faisait à peu près quatre lignes. Le code pour un photographe titulaire est ‘STF’ suivi d’une barre oblique. Et pour un pigiste, c’est ‘STR’ suivi d’une barre oblique. J’ai consulté le cahier. Horst Faas, qui se tenait à côté de moi, a dit : ‘Nick Ut. Crédite Nick Ut. Que ce soit un titulaire. Crédite Nick Ut’. Il l’a dit mot pour mot. […] Je devais mon poste à Horst Faas. […] C’était mon boulot, mon gagne-pain. Je n’ai pas protesté. J’ai obéi ». Après quoi, le pigiste, un ressortissant sud-vietnamien dont le nom fut oublié, aurait reçu vingt dollars en liquide et un tirage de sa photo et n’aurait plus fait parler de lui.

C’est rongé par la culpabilité, cinquante ans après les faits et dix ans après la mort de Horst Faas, que Carl Robinson a pris la parole, se voyant comme un lanceur d’alerte voulant « demander pardon » au véritable auteur de la photo. Une alerte prise au sérieux par Gary Knight, qui jugea que « c’est une accusation qui mérite une enquête ».

Le documentaire rend compte des deux années de cette enquête, qui mena Gary Knight de Londres au Vietnam en passant par Paris. Examinant, avec d’autres, les nombreuses photos et vidéos prises le jour du bombardement au napalm de Trảng Bàng, il apparaît constatant la présence, parmi les professionnels identifiés, d’un photographe inconnu. En quête du nom de cette personne, Knight rencontre Kim-Dung Robinson, épouse de Carl Robinson, qui affirme que la paternité réelle de la photographie est un « secret de polichinelle » parmi les photographes vietnamiens. Elle aurait entendu, au hasard d’une rencontre d’anciens photographes de la guerre du Vietnam où le sujet fut discrètement abordé, le nom « Nghệ », « un nom très rare au Vietnam ».

Aidé par Lê Vân, journaliste vietnamienne qui poste sur Facebook des avis de recherche de l’intéressé, Gary Knight identifie peu à peu des proches de celui-ci, jusqu’à finir par rencontrer le dénommé Nguyễn Thành Nghệ. Celui-ci raconte avoir travaillé comme photographe auprès de l’armée sud-vietnamienne et avoir ainsi bel et bien pris la célèbre photo, qu’il aurait vendue pour 20 dollars à l’AP et dont il aurait reçu un tirage – aussitôt détruit par son épouse, choquée de la nudité de l’enfant photographiée. Il ne revendiqua jamais la paternité du cliché, faute de preuve. Parole contre parole, donc ? Non. Pour s’assurer de la crédibilité des dires de Carl Robinson et de Nguyễn Thành Nghệ, l’équipe du film a fait appel à une ONG française nommée Index, spécialisée dans l’investigation forensique par des moyens de reconstitution 3D. A l’aide d’images satellite et des vidéos et photos des faits, sur lesquels apparaît régulièrement Nick Ut, les membres de l’organisation modélisent le parcours qu’aurait dû suivre ce dernier en un temps très court pour se retrouver finalement face à l’enfant photographiée, alors qu’une distance importante les séparait. Qui plus est, une autre photographie, prise quelques instants après Napalm Girl, le montre à nouveau bien loin de cette dernière : selon les conclusions d’Index, il apparaît « hautement improbable » qu’il ait pu faire cet aller-retour si rapidement et donc effectivement prendre la photo. 

A plusieurs reprises, Gary Knight et le reste de l’équipe du film apparaissent comme ayant tenté, pour leur enquête, de contacter Nick Ut et les autres photographes présents le jour des faits. Ceux-ci, qui n’ont jamais mis en doute la paternité de l’image, semblent ne pas avoir souhaité répondre aux propositions d’interviews. Phan Thị Kim Phúc, quant à elle, a déclaré plusieurs fois dans sa vie ne pas se souvenir du visage du photographe mais faire pleinement confiance à des témoins, parmi lesquels son oncle, qui assurent qu’il s’agissait bien de Nick Ut.

Nick Ut, longtemps considéré comme l’auteur incontesté de la photo Napalm Girl – Alessio Jacona / Nick Ut, Wikimedia Commons

The Stringer ayant été présenté au festival de Sundance en janvier 2025, il fit aussitôt polémique dans le milieu de la photographie. S’il disait vrai, pouvait-on bien continuer à attribuer la photo récompensée à un auteur désormais contesté ? S’il faisait fausse route, comment s’en assurer ? La version de ce documentaire accessible sur Netflix a la particularité d’avoir été mise à jour par rapport à celle projetée dix mois plus tôt dans l’Utah et donc, dans une certaine mesure, de parler de sa propre réception. En effet, entretemps, l’agence World Press Photo a réagi, prenant la décision de « suspendre l’attribution » de la photo à Nick Ut, au vu des « doutes actuellement soulevés » sur le sujet. Une première dans l’histoire de la fondation.

L’agence AP, elle, statuait le 6 mai 2025 que « le crédit d’une photo ne sera retiré que s’il est prouvé de façon incontestable que l’auteur revendiqué de la photo ne l’a en réalité pas prise », jugeant les indices insuffisants et publiant sa propre enquête sur le sujet. Une enquête qui, selon l’équipe de The Stringer, va pourtant dans le même sens que celle du film, donnant à voir des images inédites qui permettraient à cette dernière d’« affiner [ses] conclusions ». Qui plus est, l’enquête de l’Associated Press jugeait que la photo avait plus probablement été prise avec un appareil Pentax, marque utilisée par Nguyễn Thành Nghệ, qu’avec un Leica comme celui que possédait Nick Ut. En réponse, ce dernier a assuré qu’il avait alors avec lui un Pentax qui avait appartenu à son frère, décédé entretemps.

Une enquête qui soulève des questions sur les pratiques éditoriales d’agences de presse

Qu’ont cherché à faire Gary Knight et Netflix en produisant The Stringer ? Loin des soupçons d’un président Nixon qui s’interrogeait sur l’authenticité de l’image, leurs révélations n’enlèvent rien à sa force évocatrice et à sa place dans l’histoire de la guerre ou dans celle de la photographie.

Tout autre est le propos de ce film, qui s’efforce de démontrer que ce cliché n’était pas celui d’un photographe titulaire de l’agence AP mais celui d’un pigiste, comme le bureau de Saïgon en comptait une « armée », constituée « surtout de photographes sud-vietnamiens qui voulaient arrondir leurs fins de mois », selon les mots de Carl Robinson. Et Jon Swain, ancien correspondant international au Vietnam, d’ajouter : « de l’extérieur, les gens ignoraient à quel point la rivalité était rude dans la presse de Saïgon. Il y avait plus de mille journalistes accrédités, venus du monde entier. Si on avait vent d’une bataille importante, on se levait tôt pour être le premier à grimper dans un hélicoptère pour s’y rendre. S’il n’y avait personne de l’AP ou de Reuters, on était ravi ».

Autrement dit, la photographie de guerre est en grande partie l’affaire de petites mains et non uniquement de têtes d’affiche identifiées. Gary Knight, qui rappelle en début de film avoir longtemps été, comme pigiste, l’une de ces petites mains, précise que ces précaires ont une « existence fragile », n’étant souvent pas en mesure de se procurer gilets pare-balles, casques et assurance ou de quitter une zone dangereuse en avion. Et d’appuyer les propos de Nguyễn Thành Nghệ, selon lequel il était « très exceptionnel », à l’époque, qu’une agence de presse crédite effectivement un pigiste pour les photos qu’elle lui avait achetées. De quoi laisser entendre que d’autres photos célèbres pourraient également avoir été attribuées à d’autres qu’à leurs auteurs réels.

Si Nguyễn Thành Nghệ est, comme entend le montrer le film, à l’origine de Napalm Girl, comment expliquer qu’il n’ait pas été crédité comme tel ? On l’a dit, le rédacteur photo Carl Robinson aurait été obligé par le chef du bureau, Horst Faas, à mentir en attribuant la photo à un titulaire plutôt qu’à un pigiste. « Horst Faas n’était pas le genre de type qu’on voulait contrarier. Je n’étais pas en position de faire un scandale », déclare-t-il dans le film. Esprit d’entreprise donc, visant à valoriser le travail de l’agence seule nonobstant quelques arrangements avec la réalité ? Possible.

Gary Knight explique également que l’équipe du film a mis la main sur un document interne de l’Associated Press, rédigé par Faas. Selon ce document, le bureau new-yorkais de l’agence rechignait à créditer les Vietnamiens, car « les Américains ridiculisaient les noms vietnamiens. Quand ils n’étaient pas appelés ‘bridés’, ils n’étaient pas pris au sérieux. Il y avait une réticence à leur accorder le crédit qui leur revenait ». Pareil document laisse penser que des biais racistes aient pu motiver de telles erreurs, apparemment volontaires, dans l’attribution des photos à tel ou tel photographe. Précisons que, si Nick Ut était lui-même Vietnamien, n’ayant obtenu la nationalité américaine que plus tard, cette appellation est en réalité un nom professionnel, américanisé : à la naissance, il s’appelait Huỳnh Công Út. Dans ce contexte, bien que la signification de Napalm Girl soit inchangée, son attribution à un pigiste vietnamien non affilié à une agence de presse américaine tendrait à marquer une réappropriation par les Vietnamiens du narratif de cette guerre.

En l’état, si l’AP continue pour l’heure d’attribuer Napalm Girl à ce dernier au vu de sa propre enquête, elle a assuré rester « ouverte à la possibilité que Nick Ut n’ait pas pris cette photo ». La question de la paternité de la photo n’est donc pas close. L’avocat de Nick Ut, Jim Hornstein, ayant affirmé que « des hypothèses techniques ne peuvent se substituer à des observations de première main de nombreux journalistes indépendants qui ont soit vu Nick Ut prendre la photo soit vérifié la pellicule avec lui après coup » et d’ores et déjà menacé l’équipe du film d’un procès pour diffamation, elle pourrait finalement être tranchée devant les tribunaux.

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